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Norman E. Borlaug
Déclaration à l'occasion de la cérémonie de remise de la Médaille d'Or du
Congrès
Capitole des États-Unis
17 juillet 2007

C'est un grand honneur pour moi de recevoir la Médaille d'Or du Congrès, en reconnaissance de mes travaux relatifs à la lutte contre la faim dans le monde. Je remercie les membres du Congrès de me donner l'occasion de commenter les défis et les difficultés relatifs à l'alimentation d'un monde de 10 milliards d'êtres humains qui vivront vraisemblablement bientôt sur la planète Terre dans le courant du XXIème siècle.

Lorsque je suis né, en 1914, il y avait seulement 1,6 milliard d'êtres humains sur la Terre. Nous sommes aujourd'hui 6,5 milliards, et croissons à raison de 80 millions par an. La tâche de nourrir cette population croissante est devenue plus complexe, car on demande désormais à l'agriculture de produire non seulement de la nourriture pour les hommes, de la nourriture pour les animaux et des fibres, mais aussi des matières premières pour les biocarburants. Aussi, lorsqu'on travaille sur le front de l'alimentation, ce serait une grave erreur d'être excessivement confiant.

Je suis maintenant dans ma 63ème année d'engagement continuel dans la recherche et la production agricoles pour les pays en développement à faible revenu et à alimentation déficitaire. J'ai travaillé avec un grand nombre de scientifiques, de responsables politiques et d'agriculteurs, afin de transformer les systèmes de production alimentaire. Tous les succès que j'ai pu obtenir ont été rendus possibles grâce à la participation de cette armée de combattants contre la faim. Ils sont trop nombreux pour que je puisse tous les nommer, mais vous vous reconnaîtrez. Je vous remercie pour le dévouement et l'aide que vous m'avez continuellement accordés pendant toutes ces années. Je remercie aussi ma famille, et ma défunte épouse Margaret, pour la bienveillance et le soutien désintéressé que vous m'avez offerts.

La Révolution Verte a été un grand succès historique. En 1960, environ 60 pour cent de la population mondiale était en proie à la famine pendant au moins une partie de l'année. En l'an 2000, la proportion de gens affamés dans la population mondiale est tombée à 14 pour cent de la population totale. Ce chiffre représente cependant encore 850 millions d'hommes, de femmes et d'enfants auxquels il manque des calories et des protéines pour avoir des corps suffisamment robustes et sains. Et donc, malgré les succès de la Révolution Verte, on est encore loin d'avoir gagné la bataille qui permettrait d'offrir la sécurité alimentaire de base aux centaines de millions de personnes qui vivent dans une misère affligeante.

La Révolution Verte
Les progrès accomplis dans la production du blé et du riz en Asie au cours des années 1960, pendant ce qu'on a appelé la Révolution Verte, symbolisèrent le début d'un processus utilisant la science agricole afin de développer des techniques modernes pour le Tiers Monde. Elle commença au Mexique avec la révolution "calme" du blé à la fin des années 1950. Pendant les années 1960 et 1970, les progrès agricoles de l'Inde, du Pakistan et des Philippines attirèrent l'attention du monde entier. Pendant les années 1980 et 1990, la Chine, où vit un cinquième de la population mondiale, fut la réussite la plus sensationnelle. La Chine est aujourd'hui le plus grand producteur mondial de produits alimentaires, et le rendement de ses cultures a presque rejoint celui des États-Unis au fil des ans. Toutefois, il est presque certain que la Chine et l'Inde, où vit un tiers de la population mondiale, deviendront les plus grands importateurs de produits agricoles dans les prochaines décades, au fur et à mesure que leurs économies passent du mode agraire au mode industriel.

Les personnes qui critiquent la technologie agricole moderne ferment toujours les yeux sur ce qu'il serait advenu de notre planète sans les progrès technologiques qui ont été réalisés, surtout au cours des 50 dernières années. À ceux qui se soucient avant tout de la protection de l'"environnement", il faut rappeler l'impact positif que la technologie à base scientifique a eu sur l'utilisation des sols. Si en l'an 2000 le niveau des rendements mondiaux en céréales était resté au même niveau qu'en 1950, il aurait fallu presque 1,2 milliard d'hectares de terres supplémentaires de la même qualité — au lieu des 660 millions d'hectares qui étaient alors utilisés — pour obtenir la récolte mondiale de cette année-là. Un tel supplément de terres n'était évidemment pas disponible, à plus forte raison sur le continent asiatique surpeuplé, où la population était passée de 1,2 à 3,8 milliards d'habitants pendant cette période. De plus, si on avait consacré à la production agricole de nouvelles terres dans des milieux naturels plus fragiles, l'impact sur l'érosion des sols, la perte de forêts et de prairies, l'effet sur la biodiversité et l'extinction d'espèces de la faune sauvage auraient été énormes et désastreux.

Dans l'avenir prévisible tout au moins, les plantes — et en particulier les céréales— continueront à couvrir la plus grande partie de nos besoins alimentaires croissants, à la fois pour la consommation humaine directe et pour l'alimentation du bétail destiné à satisfaire la demande en viande qui progresse rapidement dans les pays nouvellement industrialisés. Il est probable qu'il faudra produire 1 milliard de tonnes métriques supplémentaires de grains par an d'ici 2025, simplement pour nourrir le monde, sans compter la transformation en carburant pour les véhicules. La plus grande partie de cette augmentation devra provenir des terres déjà utilisées pour la production agricole, par amélioration des rendements. Heureusement, de telles améliorations de la productivité par la gestion des cultures peuvent être obtenues tout au long de la chaîne de production, dans les domaines de l'amélioration des plantes, de la gestion des cultures, du labourage, de l'utilisation de l'eau, de la fertilisation, de la lutte contre les mauvaises herbes et les parasites, et des récoltes.

Défis de la production alimentaire en Afrique
En Afrique, plus que dans toute autre région du monde, la production alimentaire est en crise. Les taux de croissance élevés de la population et l'application réduite des technologies de production pendant les deux dernières décades ont résulté en une baisse de la production alimentaire par habitant, une augmentation des déficits alimentaires, une baisse du niveau de nutrition, en particulier chez les pauvres des zones rurales, et une dégradation désastreuse de l'environnement. Bien que depuis l'an 2000 la production alimentaire des petits exploitants agricoles présente des premiers signes de redressement, ce rétablissement est encore très fragile.

La pauvreté extrême de l'Afrique sub-saharienne, la médiocrité des sols, l'incertitude des précipitations, l'augmentation de la pression démographique, la transformation des modèles de propriété du sol et du bétail, l'instabilité politique et sociale, le manque d'agronomes qualifiés, les faiblesses de la recherche et des systèmes de distribution de la technologie: tout ceci rend le développement agricole plus difficile. Mais nous devons aussi bien comprendre que dans une grande mesure, la crise alimentaire actuelle est le résultat de l'indifférence prolongée des responsables politiques à l'égard de l'agriculture. Bien que l'agriculture soit la base de subsistance pour 70 à 85 pour cent de la population dans la plupart des pays, le développement agricole et rural a été négligé. Les investissements dans les systèmes de commercialisation et de distribution alimentaires et dans l'éducation et la recherche agricoles sont déplorablement inadéquats. De plus, de nombreux gouvernements ont poursuivi et continuent à poursuivre une politique d'approvisionnement en produits alimentaires bon marché pour les habitants des villes politiquement plus explosifs, au détriment d'une politique d'incitation à la production pour les agriculteurs.

En 1986, j'ai participé à des projets de transfert de technologie des cultures
alimentaires en Afrique sub-saharienne, financés par la Fondation du Japon et son président, le regretté Ryoichi Sasakawa, et soutenus avec enthousiasme par l'ancien président des États-Unis Jimmy Carter. Notre programme conjoint, connu sous le nom de Sasakawa-Global 2000, est appliqué depuis 20 ans dans 14 pays de l'Afrique sub-saharienne. Nous avons aidé plusieurs millions de petits exploitants agricoles à développer des parcelles de démonstration pour les cultures alimentaires de base: maïs, riz, sorgho, millet, blé, manioc, et légumineuses à graines.

Les technologies de production recommandées, fournies par des organismes de recherche agricole nationaux et internationaux, comprennent: (1) l'utilisation des meilleures variétés de plantes ou d'hybrides végétaux disponibles dans le commerce, (2) la préparation et l'ensemencement corrects des sols pour assurer une bonne résistance des cultures, (3) l'application judicieuse d'engrais appropriés, et, au besoin, de produits chimiques pour la protection des cultures, (4) la lutte opportune contre les mauvaises herbes, et (5) la conservation de l'humidité et/ou une meilleure utilisation de l'eau dans les zones irriguées. Nous travaillons aussi avec des familles d'agriculteurs participant au programme pour améliorer le stockage à la ferme de la production agricole, à la fois pour réduire les pertes de grains résultant de la détérioration et de l'infestation et pour permettre aux agriculteurs de conserver plus longtemps leurs stocks afin de pouvoir profiter des périodes où les prix du marché sont plus favorables. Pratiquement sans exception, les agriculteurs obtiennent des rendements en grains deux à trois fois plus élevés sur leurs parcelles de démonstration qu'en suivant leurs méthodes traditionnelles. Les agriculteurs sont donc très enthousiastes, et les responsables politiques s'intéressent beaucoup à ce programme.

Bien que les défis à relever en Afrique soient colossaux, les éléments qui ont réussi en Amérique latine et en Asie réussiront aussi ici. Grâce aux systèmes plus efficaces d'ensemencement, de fourniture d'engrais et de commercialisation, des centaines de millions de petits exploitants agricoles africains peuvent faire de grands pas pour améliorer le bien-être nutritionnel et économique de leurs populations. Le goulet d'étranglement principal qui doit être surmonté est le manque d'infrastructures, notamment de routes et de moyens de transport, mais aussi le manque d'eau potable et d'électricité. En particulier, l'amélioration des systèmes de transport permettrait d'accélérer considérablement la production agricole, de désamorcer les conflits entre tribus, et de faciliter l'établissement d'écoles rurales et d'hôpitaux dans des zones où les enseignants et les praticiens de la santé hésitent encore à s'aventurer.

Défis de la recherche sur les cultures
La productivité des cultures dépend à la fois du potentiel de rendement des variétés de plantes et de la gestion des cultures utilisée pour améliorer l'efficacité à l'entrée et à la sortie. Il est possible de réaliser des gains de productivité tout au long de la chaîne de production — dans les domaines du labourage, de l'utilisation de l'eau, de la fertilisation, de la lutte contre les mauvaises herbes et les parasites, et des récoltes. Les chercheurs en agronomie et les agriculteurs du monde entier doivent, pendant les 25 années à venir, relever le défi de développer et de mettre en œuvre la technologie permettant d'augmenter les rendements en céréales de 50 à 75 pour cent, et de réaliser ceci de façon économiquement et environnementalement durable. La plus grande partie des gains de rendement proviendront de l'application de technologies d'ores et déjà disponibles, mais qui restent encore à être pleinement utilisées. Par ailleurs, il y aura aussi de nouvelles percées dans la recherche, en particulier dans le domaine de l'amélioration des plantes, qui permettront d'obtenir un rendement stable, et espérons-le, un potentiel de rendement génétique maximum.

Tout en devant faire encore avancer les limites de la science, nous devons aussi conserver les gains déjà obtenus. L'agriculture est un combat incessant contre les insectes et les organismes pathogènes en mutation. Un exemple clair est la nouvelle race de rouille des tiges qui est apparue en Afrique de l'Est, qui est capable de dévaster la plupart des variétés de blé commercial du monde. Par ironie, j'ai commencé ma carrière d'agronome en combattant la rouille des tiges il y a 60 ans environ, et me voilà à nouveau, au soir de ma vie, face à mon ancienne Némésis. Il n'y a pas eu d'épidémie majeure de rouille des tiges pendant plus de 50 ans, depuis que la race virulente appelée 15B dévasta la plus grande partie des cultures de blé pendant les années 1950 à 1954. Cette crise donna naissance à de nouvelles formes de coopération internationale pour l'amélioration des plantes, qui conduisirent au développement accéléré de variétés de blé à haut rendement, à haute résistance aux maladies, à capacité d'adaptation étendue. Toutefois, dans les années suivantes, la confiance excessive, les barrières croissantes aux échanges internationaux des produits d'amélioration des plantes, les budgets réduits, la mise à la retraite de membres du personnel et l'arrêt des programmes de formation, ont affaibli considérablement ce système. Ceci est apparu avec une grande évidence dans la lenteur de la réponse internationale contre l'émergence d'une nouvelle race de rouille des tiges très dangereuse, appelée Ug99, qui fut détectée pour la première fois en Ouganda et au Kenya à la fin des années 1990. La race Ug99 a maintenant franchi les limites de l'Afrique et a commencé sa migration vers l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Elle atteindra bientôt l'Asie du Sud, puis la Chine, l'Amérique du Nord et les autres régions productrices de blé. Les scientifiques de la culture du blé se démènent actuellement pour contrôler cette maladie avant qu'elle se propage et qu'elle cause des pertes catastrophiques à plusieurs millions de cultivateurs de blé et une pénurie mondiale de blé qui affectera les prix des produits et le bien-être de plusieurs milliards de consommateurs. Depuis 2005, l'USDA, les universités-clés bénéficiant du financement du gouvernement et USAID ont établi une excellente collaboration. Un programme de recherche d'une portée considérable est actuellement envisagé par une fondation américaine de premier plan située à Seattle; si ce programme est approuvé, les progrès déjà réalisés pourraient être consolidés et accélérés. Dans le cadre de cet effort de recherche, nous espérons aussi pouvoir déterminer pourquoi le riz est la seule céréale qui possède une immunité contre le champignon de la rouille, puis utiliser la biotechnologie pour transférer cette immunité génétique du riz au blé et aux autres céréales. Si cette recherche est couronnée de succès, le fléau de la rouille, mentionnée dans la bible, pourrait être finalement banni de la Terre.

Que pouvons-nous attendre de la biotechnologie?
Pendant le 20ème siècle, le sélectionnement des plantes conventionnel a produit —et continue de produire— des hybrides et des variétés de plantes modernes qui ont beaucoup contribué à augmenter le potentiel de rendement des grains, la résistance aux maladies et aux insectes, la stabilité des récoltes et des revenus agricoles, tout en épargnant de grandes étendues de terres qui ont pu être ainsi réservées à la conservation des habitats de la faune sauvage, des forêts, aux activités récréatives de plein air, et à d'autres utilisations.

La plupart des agronomes, y compris moi-même, jugent que la biotechnologie offrira de grands avantages dans les décades prochaines pour répondre à nos besoins futurs pour la consommation humaine, pour l'alimentation du bétail, pour les fibres et les biocarburants. Des travaux prometteurs, utilisant aujourd'hui les nouveaux outils puissants de la biotechnologie, sont aussi en cours pour développer une plus grande tolérance aux conditions climatiques extrêmes, telles que la sécheresse, la chaleur et le froid. Ces recherches deviendront vraisemblablement de plus en plus importantes à l'avenir, car les effets des changements climatiques se font sentir sur toute la planète. Nous devons aussi poursuivre nos efforts de recherche scientifique pour obtenir le potentiel de rendement génétique maximum, afin d'augmenter la production alimentaire sur les terres actuellement utilisées, tout en évitant d'infliger de grands dommages à l'environnement naturel.

Soixante-dix pour cent des prélèvements des ressources mondiales en eau sont destinés aux terres agricoles irriguées, qui constituent 17 pour cent de la totalité des terres cultivées, mais qui produisent 40 pour cent des récoltes alimentaires mondiales. Il est absolument essentiel d'agrandir les surfaces irriguées pour satisfaire les besoins alimentaires futurs. Toutefois, la demande en eau des villes, qui rivalise avec celle des champs, exigera une efficacité bien plus grande de la gestion des eaux agricoles. La biotechnologie nous permettra d'obtenir une plus grande surface de culture par volume d'eau, par la conception de plantes moins gourmandes en eau et l'adoption de meilleurs systèmes de gestion des cultures et de l'eau.

Les gouvernements des pays en développement doivent se préparer à coopérer avec les nouvelles avancées de la biotechnologie —et à en bénéficier. Des cadres réglementaires sont nécessaires pour guider les essais et l'utilisation des cultures génétiquement modifiées, pour protéger le bien-être public et l'environnement naturel contre des risques excessifs. Ils doivent pouvoir être appliqués avec une rentabilité suffisante et ne pas présenter une trop grande résistance aux avancées de la science.

Comme le secteur privé fait breveter ses inventions relatives aux sciences de la vie, les responsables de la politique agricole doivent aussi veiller à éviter toute concentration excessive des droits de propriété et à traiter avec équité les problèmes d'accès, en particulier pour les agriculteurs pauvres. Ces sujets doivent être débattus de façon légitime par les organisations nationales, régionales et mondiales.

Même si la recherche en biotechnologie est menée principalement par le secteur privé, je pense que les gouvernements doivent aussi financer des programmes de recherche publics importants. Ceci est essentiel, non seulement pour compléter et équilibrer la recherche brevetée du secteur privé, mais aussi pour assurer la formation adéquate de nouvelles générations de scientifiques, aussi bien pour les institutions de recherche du secteur privé que pour celles du secteur public.

On demande actuellement à l'agriculture américaine de produire de la nourriture pour les hommes, pour le bétail, de produire des fibres, et maintenant des biocarburants, tout en protégeant l'environnement naturel et en évitant de trop augmenter les surfaces cultivées. La science est prête à accomplir cette tâche, mais elle n'y parviendra pas sans le soutien judicieux et approprié du Ministère de l'agriculture des États-Unis (USDA) et de ses comités du Congrès. Les programmes traditionnels de recherche et d'éducation doivent continuer à l'USDA et dans les universités bénéficiant du financement du gouvernement. Le Congrès doit aussi investir davantage dans la recherche fondamentale, afin de développer nos connaissances concernant les phénomènes cellulaires et moléculaires qui président à la reproduction des plantes et des animaux, à leur croissance et à leur résistance aux contraintes naturelles telles que la sécheresse, le froid et les maladies. La plupart de ces innovations majeures seront rendues possibles initialement par l'acquisition d'une connaissance fondamentale plus profonde.

Pour utiliser au mieux la recherche fondamentale, il faut absolument apporter des changements au processus habituel de prise de décision dans les institutions agricoles publiques. Des scientifiques de premier plan doivent être impliqués dans le choix des programmes scientifiques pertinents, et dans la détermination de priorités scientifiques réalistes. Il devrait y avoir un conseil, comme ceux des Instituts Nationaux de la Santé, dans lesquels les scientifiques et les parties prenantes pourraient mettre leur sagesse en commun pour recommander des priorités de recherche. Il est absolument prioritaire d'apporter de tels changements dans le projet de loi agricole actuel.

Éducation agricole pour les citadins
Le désamour actuel pour l'agronomie et la technologie agricole, qui est évident dans certains pays industrialisés, est une chose que j'ai du mal à comprendre. Il est étonnant de voir la rapidité avec laquelle le genre humain se détache de la terre et de la production agricole! Moins de 4 pour cent de la population des pays industrialisés (moins de 2 pour cent aux États-Unis) est engagée directement dans l'agriculture. Avec les produits alimentaires bon marché et le parti-pris urbain, est-il vraiment étonnant que les consommateurs ne comprennent pas les difficultés liées à la reproduction complète de l'approvisionnement alimentaire mondial année après année, et à son accroissement continu pour nourrir presque 80 millions de nouvelles bouches supplémentaires chaque année dans ce monde? Je crois que nous pouvons contribuer à combler cette "lacune de l'éducation" en rendant obligatoires dans les écoles secondaires et dans les universités des cours de politique de l'agriculture, de la biologie, des sciences et des technologies.

Un programme d'école secondaire très intéressant, auquel je participe personnellement, est le programme du World Food Prize Youth Institute lancé par le philanthrope de Des Moines, Juan Ruan, et dirigé par la fondation World Food Prize. Tous les ans, plus de 100 lycéens, venant principalement de l'Iowa, mais aussi maintenant d'autres états et d'autres pays, se réunissent dans la salle de conférences George Washington Carver du siège social de la société Pioneer Hybrid à Johnston, Iowa, avec leurs professeurs et leurs parents, pour présenter leurs essais bien documentés sur les moyens d'augmenter la quantité, la qualité et la disponibilité des produits alimentaires dans le monde. Ils font ces exposés devant les lauréats actuels et anciens du World Food Prize et d'autres experts, et des discussions animées s'ensuivent. Tous les ans, quelques lycéens de terminale sélectionnés obtiennent une bourse de voyage pour aller dans un pays en développement, où ils vivront et travailleront dans un institut de recherche agricole, et recevront un enseignement de première main concernant la faim et la pauvreté, et le rôle que les sciences et les technologies peuvent jouer pour réduire ces calamités. Il est particulièrement gratifiant de voir la croissance et le développement que ces jeunes gens, pour la plupart de sexe féminin, connaissent pendant leur stage d'été. C'est vraiment une expérience qui changera leur vie, et cela se traduira dans leurs performances universitaires et leur choix de carrière. Il faut davantage de programmes comme celui-ci, afin que les futures générations d'américains comprennent mieux les difficultés et les défis à relever pour nourrir un monde sans cesse plus peuplé.

L'agriculture et l'environnement naturel
Avec l'accélération du rythme des changements technologiques au cours de ces 50 dernières années, l'effroi inspiré par la science a augmenté. Certainement, la fission de l'atome et la possibilité d'un holocauste nucléaire ont amplifié les craintes des gens, et monté davantage encore les profanes contre les scientifiques. Le livre de Rachel Carson Printemps Silencieux, publié en 1962, qui signalait que les poisons étaient partout, leur a aussi mis les nerfs complètement à vif. Bien sûr, cette perception n'était pas entièrement sans fondement. Jusqu'au milieu du 20ème siècle, la qualité de l'air et de l'eau avait été gravement affectée par des systèmes de production industrielle hautement polluants, qui déversaient littéralement leurs rebuts jusque "dans nos jardins".

Nous avons tous une dette de gratitude envers le mouvement écologiste des nations industrialisées, qui a conduit à l'établissement d'une législation, tout au long des 40 dernières années, pour l'amélioration de la qualité de l'air et de l'eau, la protection de la faune sauvage, le contrôle de la mise au rebut des produits toxiques, la protection des sols, et la réduction des pertes de la biodiversité. Toutefois, ces tendances environnementales positives n'existent pas dans les pays en développement, où les dégradations environnementales, surtout en Afrique, pourraient menacer l'équilibre écologique si rien n'est fait pour les inverser.

Entre les agronomes et les écologistes, les discussions concernant la notion d'"agriculture durable" dans le Tiers Monde aboutissent souvent à une impasse. Ce débat a rendu perplexes —voire même paralysé— de nombreux membres de la communauté des donneurs internationaux qui, craignant de s'aliéner les puissants groupes de pression écologistes, ont cessé de soutenir les projets de modernisation agricole à base scientifique qui font tant défaut aux petits exploitants agricoles de l'Asie, de l'Afrique sub-saharienne et de l'Amérique latine. Il faut absolument sortir de cette impasse.

Ne ne devons pas perdre de vue le travail énorme qu'il reste à faire pour pouvoir nourrir 10 milliards d'êtres humains, dont 90 pour cent naîtront dans un pays en développement, et probablement dans la pauvreté. Seul un développement agricole dynamique permettra de soulager la pauvreté, d'améliorer la santé humaine et la productivité, et de réduire l'instabilité politique.

Commentaires de conclusion
Il y a trente-sept ans, dans mon discours d'acceptation du Prix Nobel de la Paix, j'ai déclaré que la Révolution Verte avait remporté une victoire temporaire dans la guerre de l'homme contre la faim, qui, si elle était entièrement concrétisée, pourrait fournir suffisamment de nourriture à l'humanité jusqu'à la fin du 20ème siècle. Mais j'ai aussi dit que, si la puissance effrayante de la reproduction humaine n'était pas réduite, le succès de la Révolution Verte ne pourrait être qu'éphémère.

Il a fallu quelque 10.000 ans pour développer la production alimentaire jusqu'à son niveau actuel d'environ 5 milliards de tonnes par an. Jusqu'en 2050, il nous faudra probablement presque doubler à nouveau la production actuelle. Ceci ne peut être réalisé que si les agriculteurs du monde entier ont accès à des méthodes de production agricole à haut rendement, ainsi qu'aux dernières avancées de la biotechnologie qui peuvent augmenter le rendement, la fiabilité et la qualité nutritionnelle des cultures. En effet, c'est grâce à l'augmentation des revenus agricoles que les petits exploitants du Tiers Monde pourront faire les investissements absolument nécessaires pour protéger leurs ressources naturelles. Comme l'archéologue kenyan Richard Leakey nous le rappelle, “il faut être bien nourri pour pouvoir être conservationniste." Nous devons apporter tout notre bon sens dans le débat sur l'agronomie et la technologie agricole, et le plus tôt sera le mieux!

Les États-Unis sont la réussite la plus sensationnelle du 20ème siècle en matière d'agriculture. Grâce à la science, à la technologie et à l'ingéniosité des agriculteurs, l'agriculture américaine a obtenu des niveaux de productivité inégalés. Nous avons aussi conservé la belle tradition, surtout pendant les décades précédentes, d'aider les nations à faible revenu et à alimentation déficitaire à mettre sur pied leurs propres systèmes agricoles. Nos agro-industries privées ont investi intensivement dans le développement des technologies d'amélioration de la productivité, qui bénéficie non seulement à notre pays, mais aussi au monde entier. Les institutions publiques américaines —les universités et les facultés bénéficiant du financement du gouvernement, l'USDA, et le Département d'État des États-Unis— ont joué des rôles de premier plan dans la transformation de l'agriculture de subsistance, en particulier en Asie et en Amérique latine. Ceci a profité au peuple américain et au monde entier. N'oublions jamais que la paix mondiale ne sera pas édifiée sur des estomacs vides ou sur la misère humaine.

Ce serait une grande négligence de ma part de ne pas remercier le Gouvernement d'avoir établi le programme USDA Borlaug Fellows en 2004, en mon honneur, pour mon 90ème anniversaire. C'est un programme international qui engage activement des universités telles que ma propre université du Texas A & M, mon alma mater, l'université du Minnesota, et un grand nombre de nos belles universités et facultés bénéficiant du financement du gouvernement. Le programme Borlaug Fellows possède aussi des liens avec des centres de recherche agricoles internationaux situés hors de nos frontières, et avec l'agro-industrie privée. Son but est d'offrir à des scientifiques relativement jeunes, originaires de pays en développement, l'occasion de venir aux États-Unis pour acquérir une expérience pratique et améliorer leurs compétences techniques dans des laboratoires agricoles sophistiqués. Jusqu'à présent, l'USDA a pu, avec le soutien de l'USAID, rassembler des fonds pour faire venir environ 150 membres de Borlaug Fellows aux États-Unis tous les ans. Avec un financement plus permanent, selon les lignes du programme Fulbright, l'USDA et les universités associées pourraient offrir une plus grande gamme de possibilités d'apprentissage et de développement personnel pour les jeunes scientifiques et les responsables agricoles des pays en développement. Ceci serait bon pour les bénéfiaires eux-mêmes, pour leurs pays et leurs institutions de parrainage, et aussi, je pense, pour l'Amérique. Les universités Texas A&M University et Ohio State University ont travaillé par l'intermédiaire de l'Association nationale des universités d'état et des facultés bénéficiant du financement du gouvernement (NASULGC), pour préparer une proposition plus substantielle devant être soumise à l'attention du Congrès.

L'appel que je lance aujourd'hui aux membres du Congrès et au Gouvernement, est que les États-Unis s'engagent à nouveau dans des programmes plus dynamiques et plus généreux d'aide officielle au développement de l'agriculture des nations du Tiers Monde, comme ils le faisaient dans les années 1960 et 1970. La diminution continue des budgets d'aide extérieure consacrés au soutien des petites exploitations agricoles, et en particulier aux organisations de recherche et développement multilatéraux telles que le Centre international pour l'amélioration du maïs et du blé (CIMMYT), où j'ai travaillé pendant 40 ans, ainsi que ses instituts de recherche affiliés sous le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), n'est pas dans le meilleur intérêt de notre pays, et ne fait pas non plus honneur à nos meilleures traditions.

Lorsque vous tracerez le parcours de notre grande nation pour le bénéfice futur de nos enfants, de nos petits-enfants et de nos arrière-petits-enfants, je vous demande de réfléchir plus hardiment et plus humainement au Tiers Monde, et de développer une nouvelle version du plan Marshall, cette fois non pas pour venir au secours de l'Europe déchirée par la guerre, mais pour aider aujourd'hui presqu'un milliard de personnes, pour la plupart des ruraux pauvres, qui sont encore dans les griffes de la faim et de la pauvreté. L'Amérique a les moyens techniques et financiers de contribuer à mettre fin à cette tragédie humaine et cette injustice, et de réaliser cette tâche si nous y mettons tout notre cœur et tout notre esprit.